Montagnes Magazine Sur les traces de Jean Marc Rochette

 

Il était une fois une BD , un dessinateur, une montagne et un village : dans l'ordre "Ailefroide altitude 3954 ", jean Marc Rochette, le Pic Coolidge et la Bérarde.

Dans le petit monde des amoureux de la montagne  "Ailefroide" figure déjà au panthéon des BD cultes un peu comme Tintin au Tibet... , et à juste titre : une jeunesse sans entrave affamée d'escalade, l'exaltation de la montagne heureuse, la célébration du massif des Ecrins et de ce petit bout de vallée du Vénéon en Oisans , le bonheur archi simple de grimper, le tout dans un dessin puissant qui parle à l'âme.

 C'est donc l'histoire d'un gamin de Grenoble  qui se rêvait guide et qui devient dessinateur. Pas banal. Pas à la portée de chacun d'entre nous. Alors voilà que les petits personnages grenoblois de la BD, Sempé et Rochette,   enfourchent leurs mob, filent à la Bérarde, casque d'alpinisme sur la tête et piolets au vent, débarquent au village du bout de la route, marchent jusqu'au refuge Temple Ecrins, bivouaquent sous le Pic Coolidge, et en font l'ascension le ventre vide.  Juste une tranche de vie dessinée, et pourtant ...

Et pourquoi pas nous ? Car leurs histoires c'est un peu la notre, celle du siècle dernier, avec du matos récupéré, pas light du tout, le bus pour se rendre au pied des voies car personne n'avait vraiment de voiture, pas un sous en poche, et trois chaines à la télé pour regarder Casimir, mais surement pas la dernière vidéo d'un  Kilian version 21 eme siècle. Alors le petit kif prend forme : "Et si on se faisait un "Sur les traces de Sempé et Rochette"  ? " On décollerait en mob, on grimperait le Pic Coolidge et on mangerait  une orange au bivouac ? " .  Surtout qu'Eric, le photographe, est un dingo de la mobylette et consorts. J'entends pas là, solex, mobs, motos déglinguées et petits cylindrés.  Et un dingo de la grimpe. J'entends par là tout ce qui est vertical ou qui l'est moins d'ailleurs, pourvu qu'il y ait la beauté autour.  Et bien sur un dingo de l'orange. Tout est réuni  pour un bon petit délire dans les traces d'un auteur de BD .

L'histoire prend forme. Nous révisons la bleue et le solex, presque les même modèles que ceux de nos modèles dessinés - soucis du détail - et débarquons à Bourg d'Oisans pour une virée jusqu' à la Bérarde.

On s'est arrangé avec l'histoire, Sempé et Rochette partent bien de Grenoble, mais obligation de résultat pour notre délire, nous préférons assurer le coup. Et on a bien fait ! Car si  l'aller s'est fait avec seulement quelques arrêts clé à molette, le retour a du être écourté à Saint Christophe, la bleue ne voulait plus rien savoir !

On se alors trouve des chaussettes rouges, un casque d'alpi blanc et en selle Simone. Pourvu que la gendarmerie du Bourg d'Oisans ne nous attrape pas à la sortie du village : "papiers s'il vous plait " " Hé bien c'est à dire monsieur l'agent que nous sommes sur les traces de Jean Marc Rochette l'auteur de la BD "Ailefoide", vous connaissez ?  Et du coup on a pas encore les papiers du solex ni de la bleue..."  Pas de gendarmes en vue, nous filons vers la Bérarde, cheveux au vent, mais en même temps la vitesse ne nous décoiffe pas vraiment.  Nous franchissons, c'est le mot, la rampe de Saint Christophe, nous dépassons  la Cordée dans des volutes de fumée bleue et finissons par arriver à la Berarde, après avoir fait quelques stop la BD en main pour se caler sur les dessins . On stoppe enfin devant le bar-épicerie de la Bérarde, les moteurs surchauffés et nous  presque hagard de bonheur. Pascal, le patron du bar-épicerie, coeur du village l'été,  nous accueille, hilare : " oh un solex et une Bleue, ah ça,  ça a de la gueule ! Et vous venez du Bourg comme ca ? Ah quelle belle aventure ! C'est un peu original, ça qu'est ce qui vous a pris ? " Apres avoir appris notre drôle de projet, il s'empare du téléphone et passe un coup de fil à Jean Marc Rochette : "il a racheté l'hôtel du Vallon aux Etages, il est souvent par là, on ne sait jamais "  Et  un grand gars débarque, avec un chien immense, Moogly un fougueux et tendre patou. Je regarde  les mains de Jean- Marc, bien plus celles d'un montagnard que d'un dessinateur me dis je ... mais ce n'est que le lieu  et la lecture de "Ailefoide" qui oriente ma vision. Car Rochette , de dessinateur , il n'a pas que les mains, il a le talent, la rage, l'obstination, ces mêmes dons qu'il faut posseder pour être un alpiniste, grimpeur, bref un montagnard. J'adore son histoire, celle d'un gamin de Grenoble qui veut devenir guide et passe sa vie dans les Ecrins, pour bifurquer à 180°, s'installe à Paris pour être auteur de BD. Il dessine la série "Edmond le cochon" pour l'Echos des Savanes , puis  "Transperceneige" : une vie d'artiste, auteur de BD, peintre,  sculpteur pendant 30 ans jusqu'à ce que l’adaptation au cinéma de sa série Le Transperceneige  fasse décoller sa carrière de façon presque brutale. Un carton international, Hollywood s'attèle à une série en 10 épisodes...  Big Success...Depuis, retour aux sources, il s'installe dans l'hôtel du Vallon, parcourt les Ecrins, plante ses patates et raconte sa vie en dessin.  Tant mieux pour nous !  On se raconte des histoires de montagnes, de voies, et de solex, en buvant une menthe à l'eau  puis il file avec Moogly le doux Patou aux Etages terminer une peinture. La rencontre est aussi inattendue que belle et on fera même un petit tour de solex en sa compagnie ...  Quant à nous, nous entamons notre seconde partie de notre " sur les traces " : objectif Pic Coolidge avec une orange et un bivouac dans les rochers.  Je laisse le mystère planer sur notre encas du soir et si nous avons bien suivi les traces sans détour  de notre dessinateur préféré. Mais nous voilà comme lui au petit matin sur le sommet du Coolidge, et nous voilà comme lui à lever les mains au ciel et à gueuler au ciel bleu  électrique un grand "ouaisssss"  , avec des S qui n'en finissent pas dans l'immensité de la montagne.

 " La nature en générale est plus belle que l'art. En montagne, un sommet, tu l'atteins. Sa beauté, tu ne l'atteins jamais."

 

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